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mardi 21 août 2018

Point final

    Raidissement de la nuque, crispation de la mâchoire, visage livide et lente décomposition. Quelques minutes avaient suffi pour que je traverse les mêmes étapes que le corps qui gisait à mes pieds.
    Là où je n'aurais dû voir qu'un cadavre, je voyais un homme. Sa joue reposait délicatement sur le parquet et ses yeux étaient encore grands ouverts. Il paraissait se questionner sur ses derniers instants, sur le moment où tout avait basculé. "Qu'est-ce qu'il s'est passé ?" lui murmurai-je. La séance de chamanisme improvisé fut interrompue par l'arrivée de M., mon coéquipier.
    "Merde, l'odeur..." lança-t-il en tirant le col de sa chemise à son nez. Ces mots m'ont arraché à ma torpeur et le brouillard s'est levé. Le drame est alors devenu un crime. Les objets sont redevenus des indices à examiner, de potentielles armes, des témoins silencieux du meurtre. J'entrepris de faire parler les meubles, les poignées de porte, la vieille moquette imbibée de sang. Appliquer les méthodes de la police scientifique alors que quelques instants plus tôt, on s'entretenait tranquillement avec un mort... Délicieux paradoxe.
    Ma respiration s'est calmée et seules mes mains, prises d'un léger tremblement, me trahissaient encore. L'atmosphère de cette scène de crime me ramenait inexplicablement au tout début de ma carrière, au premier homicide sur lequel j'étais intervenu. Une soudaine régression qui me faisait perdre mes moyens.

    Dix ans plus tôt, avant les habitudes, avant le masque, lorsque j'étais un bleu. Un meurtre à l'arme blanche.
    Tout paraissait trop simple, trop évident. Les indices concordaient, le déroulement des événements semblait limpide mais j'avais la désagréable sensation d'être manipulé. Comme une œuvre sous verre dans un musée, l'arme du crime était parfaitement disposée à côté du corps, couverte de sang et d'empreintes. Le coupable idéal était tout désigné, déjà recherché. Le destin me tirait par la manche mais mon intuition ne suivait pas.
    Il y avait bien sûr des explications possibles : l'improvisation, la précipitation, le choc pouvaient justifier l'absence de tentatives pour cacher les preuves. Mais tout cela paraissait trop gros pour être vrai. Les moindres détails qui suggéraient une incohérence me gardèrent éveillé des nuits entières. Je tentai des approches différentes, suspectai jusqu'au moindre figurant de cette histoire macabre. Jusqu'au jour où nous avons mis la main sur G.
    C'était toujours notre principal suspect et il était resté introuvable pendant une semaine. Contrairement à ce que l'on avait cru, il n'avait pas vraiment fui. Il vivait dans le recoin du parc le plus proche de chez lui, à l'abri des regards. Quand nous l'avons trouvé, il n'a opposé aucune résistance, n'a pas prononcé le moindre mot et a joint ses poignets pour qu'on lui passe les menottes, presque comme pour une prière.
   
Toutes mes théories se sont effondrées dès la première minute de l'interrogatoire. G. a lentement relevé la tête et est passé aux aveux immédiatement, sans même que je pose de questions. Il était devenu un homme gris, aux joues creusées et au regard vide. Rien à voir avec la photo de son dossier. Le papier glacé me dévoilait un jeune homme et je relevais les yeux sur un vieillard, pourtant à peine séparés par une dizaine de mois.
    Il n'y avait aucune passion dans ses propos et je percevais derrière chaque phrase une lassitude immense. Cet homme aurait pu se livrer à la police immédiatement après son crime. C'est ce qu'il avait fait, à sa façon. La signature du meurtre était une façon de se libérer d'un poids. Et la simplicité de cette scène de crime était finalement une faveur qu'il m'avait faite. Le message était simple : "Venez me chercher, je vous attends".

    Il n'y avait pas de regrets chez G. Il avait agi en parfaite connaissance de cause, poussé par une passion triste. Tout lui paraissait inéluctable, son chemin de vie était tracé jusqu'au bout. Derrière sa tristesse, je croyais voir comme une forme de sérénité. Ce destin terrible, il l'avait choisi.

    La main de M. sur mon épaule me ramena à la réalité.
"J'ai tout ce qu'il me faut, moi. On verra ce qu'en dit le Chauve, mais moi j'ai aucun doute."
    Ce nouveau surnom donné au médecin légiste m'arracha un sourire. L'absence de doutes chez M., c'est un grand classique. C'est tout ce qui m'inquiète et qui me rassure à la fois chez lui. Mais là où dix ans plus tôt, je ne l'avais pas écouté, cette fois-ci je sentais bien qu'il avait raison. Il fallait accepter l'évidence. Tout nous indiquait à nouveau la même direction, y compris le tueur lui-même...

   C'est l'espoir de pouvoir aider quelqu'un qui me fait me lever le matin, malgré le lot de merdes que charrie ce boulot. Je ne réponds qu'à des appels aux secours. Toujours, celui des victimes. Et parfois, celui des assassins.

mercredi 19 octobre 2016

Absolution

J’ai adoré des horreurs kitsches par simple posture. Je me suis délecté des fureurs que déclenchait la contradiction. Le sens de la formule, la controverse, sur des sujets mineurs, minables.
J’ai abordé tous les thèmes, toutes les œuvres. Pourquoi pas ? Je les ai classées, hiérarchisées, honnies, bannies, élevées au rang de chefs d’œuvres par caprice.

Viens par ici m’affronter, qu’on se comprenne un peu.

Alors quand les cendres sont retombées, j’ai écouté. Je n’ai plus examiné, disséqué, j’ai voulu ressentir. Il ne fallait plus penser par références, par écoles, par oppositions. Il ne fallait plus penser.
Maintenant, prends. Regarde ce qui vient, laisse toi aller à tes incertitudes. Il ne faut pas tout comprendre.

N’aie pas peur de quitter en premier le bal des hypocrites. Virtuose du cynisme, dépose-là les armes, reviens doucement au premier degré. Celui de la brûlure légère, exquise. Celui des sens libérés.

Ne cherche plus les intentions, le contexte, la progression. Abandonne-toi aux images qui viennent. Retrouve un peu de simplicité. Spontanéité.

vendredi 20 juillet 2012

Fragments d'une conversation souterraine

"Qu'est-ce que vous lisez ?"
C'est la voix d'un monsieur aux cheveux blancs qui me fait relever la tête. Il me sourit.
Je lui montre la couverture de mon livre et nous grimpons ensemble dans le métro.

"Ah je connais pas… et c'est bien ?
- Non pas terrible, à vrai dire.
- J'aime bien regarder ce que lisent les gens dans le métro. C'est devenu si rare, non ? Les gens ne lisent plus.
- … dans le métro, oui, c'est vrai.
- Tout le monde est accroché à son portable.
- La preuve, dis-je, lui désignant mon portable allumé.
- C'est quoi que vous avez là ?
- Un iphone.
- Ah oui, l'iphone. Moi j'ai un samsung, très bien. J'en avais un tout simple mais on m'a dit : "vous avez 8000 points, vous pouvez avoir celui-là gratuitement". Maintenant je peux avoir mes mails partout. Mais je savais même pas comment les supprimer, j'ai appris à les supprimer hier seulement. Tout ça me dépasse un peu.
- Oui, c'est pas forcément indispensable, ça dépend de l'usage qu'on en fait.
- Vous faites quoi dans la vie, vous ?
- De la vidéo, je suis cadreur-monteur.
- Ah de la vidéo. C'est difficile aujourd'hui d'avoir un métier. Et je sais pas si ça a beaucoup de sens, si c'est très utile… Avec les crises, l'environnement et la planète qui sont détruits à petit feu. Je crois qu'on risque plus aujourd'hui qu'avec la dernière guerre. Mais les gens ne s'en rendent pas compte, y'a pas de solidarité. Chacun reste dans son coin, sûr que tout va bien. Il y a 115 millions d'enfants qui dès l'âge de 5 ans vont travailler dans les mines ou les déchèteries. Mais ça tout le monde s'en fout. Ce sont comme nos esclaves mais ça n'intéresse personne.
- Je crois qu'on ne nous le rappelle pas assez, non plus.
- Oui mais regardez, la mairie de Paris fait une exposition sur la rafle des juifs qui a eu lieu à Paris, pour les cinquante ans… non pas pour les cinquante ans, c'est plutôt les soixante-dix ans d'ailleurs. Ça n'intéresse personne. Mon père est allé en camp de concentration. Et moi j'ai appris que j'avais échappé à Auschwitz 40 ans après, par le type qui a arrêté Papon d'ailleurs. Bon mais… vous descendez où ?
- Non ça va, j'ai le temps, je descends à Richelieu-drouot.
- Ah bon, moi je change à Concorde.

[…]

"Et ensuite j'ai fait l'Algérie, je suis parti. Quand j'ai vu la façon dont on était capable de traiter les gens là-bas… Soit-disant nous y allions pour aider les populations. Sur les six mois que j'ai passé en Algérie, je n'ai vu que deux personnes parlant français, un enfant et un vieil homme. Moi j'ai vu tout ce qui se passait là-bas, et j'étais avec des officiers qui étaient des professeurs et des instits. Moi j'étais sous-officier, bon. Et bien j'ai demandé à pouvoir écrire et envoyer en France une description de ce qui se passait. Ils ne m'ont jamais donné de papier ! Et maintenant aujourd'hui, ça n'intéresse plus personne.
Et c'est à la suite de ça que je me suis mis à la médecine et je suis devenu infirmier. C'est grâce à mon statut d'ancien combattant, on ne ferait plus ça aujourd'hui. Vous êtes de Paris ?
- Euh oui, enfin de la banlieue.
- Bon, le Docteur XXX m'a pris sous son aile à l'hôpital Lariboisière. Les patients me fuyaient parce que je n'avais pas eu de formation. Et ils avaient raison ! Bon. C'est à cet endroit que j'ai appris ce que c'était le mandarinat.
- Pardon, c'est quoi le mandarinat ?
- Le mandarinat c'est euh… c'est tous les patrons, les chefs qui se protègent entre eux, ceux qui pensent être l'élite.

Un SDF rentre dans le métro, le ventre bien rond.
"Lui voyez, il pourrait perdre vingt kilos. Ça, je peux vous dire qu'on a jamais vu ça à Dachau par exemple. Il ferait bien de maigrir d'ailleurs, parce que là, il fait du mal à son cœur, il va avoir de l'arthrose, etc."

Une fois le monologue du mendiant terminé, il s'adresse directement à lui :
"Si je peux vous donner un conseil, ce serait de faire un régime parce que là vous allez faire mal à votre cœur. Je peux vous le dire, je suis médecin.
- Oui, je sais mais je fais attention parce que je suis diabétique.
- Ah vous êtes diabétique, bah raison de plus !"

[…]

"Là je vais à un enterrement en fait. De quelqu'un que vous devez connaître, enfin plutôt sa fille. Camille… vous voyez ? La chanteuse. Bon bah c'est son père. Emporté en 3 mois par un cancer de la prostate. Des souffrances terribles. Là, je suis habillé pour la crémation."

Je le regarde à nouveau, il porte des baskets en mauvais état, un pantalon clair et une veste à deux boutons, comme celle d'un commandant de paquebot de croisière.

[…]

"Ma femme elle, elle enseignait l'électronique et puis elle a eu un accident au bras. Ensuite elle s'est mise à la médecine. Moi je n'avais pas le courage ni l'intelligence ; elle y est arrivée, elle. Elle est devenue médecin. Mais déjà à l'hôpital XXXX, tout le monde voulait sa peau. Elle, ce qu'elle voulait faire, c'était développer le service médical à domicile. Libération de lits d'hôpitaux, humanisation du traitement médical, des milliers d'emplois créés. Mais ils ne l'ont pas laissée faire.
- Excusez-moi mais Concorde, ce n'est pas là que vous descendez ?
- Ah oui !"
Je lui serre la main. Il commence à sortir du wagon mais reste au niveau des portes alors que la sonnerie retentit.

"… Ma femme s'est suicidé, après 24 ans de mariage. Ma famille est détruite."
Les portes se referment sur lui mais il parvient à sortir. Nous continuons à nous regarder et je lis sur ses lèvres "Au revoir."
Et je lui réponds, sans qu'aucun son ne sorte de ma bouche : "Au revoir".

dimanche 8 mai 2011

Un temps d'arrêt


Apparemment pour annuler un rendez-vous, il suffit de ne pas s’y rendre.

Appuyé contre le seul arbre du carrefour, je scrute la sortie du métro. En sortent des silhouettes anonymes, un tas de gens ordinaires. Mais pas celle que j’attends. Les branches agitées par le vent semblent me saluer, m’incitent poliment à partir. Mais je reste encore un peu, rassuré par l’étrange sensation de mes omoplates contre le tronc.

Collision de pensées.

Rester ici ne sert à rien mais mon orgueil m’interdit de rentrer chez moi. Je remonte le boulevard, les gens sont beaux et ça me désespère. J’aperçois un peu plus loin un homme aux pieds nus allongé sur un duvet rose, agitant une bouteille de vin. Il interpelle quelques couples silencieux qui attendent, billets à la main, de pouvoir entrer dans un cinéma.

« Tout le monde devrait parler en même temps ! C’est tellement dramatique comme situation que tout le monde devrait parler des problèmes en même temps. » Silence.

« Mais bon, là, vous allez au cinéma… alors bon… » conclut-il en faisant la moue.

Suis-je le seul à voir du sens dans le délire des hommes désespérés ? Dans la file d’attente, quelques messes basses et des sourires. Je maudis votre bonheur, je crache sur vos bonnes manières. Les gens sont beaux et ça me désespère. Je poursuis mon errance sur le boulevard, je voudrais qu’elle ne s’arrête jamais.

Toi, l’absente, j’aimerais te détester.

Sur les lampadaires, des affiches appellent à des concerts déjà passés. Un temps de retard. Je voudrais qu’il pleuve mais le ciel reste désespérément bleu. Parfois la nature y met de la mauvaise volonté. Me retournant vers le carrefour, je n'aperçois rien d'autre que l'arbre solitaire. Je m'en veux aussitôt de cette faiblesse et pourtant je n'arrive pas à détourner les yeux. Je comprends. Je comprends que je dois y retourner. Et attendre.

Pour savourer le plaisir d'une colère légitime, il faut que mon humiliation soit complète.

dimanche 1 août 2010

"Vers un avenir prometteur"

La voiture de D. freine bruyamment devant l'immeuble et s'immobilise sur sa place de parking préférée.

« Celle avec mes initiales » lance-t-il en pointant du doigt le « GIG.GIC » marqué au sol.

À quelques pas de là, le cul posé par terre à côté du distributeur du Crédit Agricole, y'a toujours le même mec. Habillé tout en noir, le crâne rasé, si ce n'est pour une petite natte sale qui vient glisser le long de son cou. Un vrai punk à chien à l'ancienne, une espèce en voie de disparition. On le salue toujours, sans trop savoir pourquoi.
Notre rêve, à D. et moi, c'est de grimper l'échelle sociale. Passer du punk à chien à la pouffe à chihuahua. Et troquer la citrouille contre un carrosse.

Enfin, elle est pas née la fée qui transformera la 106 Kid de D. en merco.

On veut faire parler de nous, à tout prix. Le mieux qu'on ait fait jusqu'à présent, c'est un quart de colonne dans la page 16 du Parisien, quand on a gagné ce tournoi de foot en salle. C'était en 1997. L'âge d'or.
D. ne fumait pas encore, j'avais quinze kilos en moins. On voulait nos gueules sur les billets. Mais avec l'euro, les liasses de tune sont devenues anonymes, et on a compris que c'était foutu. Tu peux lutter contre Cézanne ou Saint-Exupéry, mais contre un pont, c'est tendu.

On traverse furtivement le hall de l'immeuble et son odeur de pisse, en esquivant les silhouettes qui traînent là. Toujours les mêmes mecs qui parviennent à survivre dans cette puanteur. D. a une théorie selon laquelle la pisse, c'est comme les pets. Quand t'en es l'auteur, ça pue toujours moins. Ça m'a jamais convaincu.

On grimpe les marches jusqu'au cinquième étage, et on rentre dans l'appart de D.
Il vit là en collocation avec trois mecs. Autant dire que l'enfer doit pas être très différent de cet appart.

Une déco à base de cannettes vides et de paquets de chips, fallait y penser.

« Faut que j'aille pisser.
- Les toilettes, ça sera dans le hall au rez-de-chaussée monsieur » me lance D. avant de laisser éclater son rire sonore.

Je verrouille la porte des chiottes, contrairement à ce que veut la tradition ici. Le bout de page 16 du Parisien trône sur le mur de gauche, dans un petit cadre. Jauni par le temps, il est de plus en plus difficile à déchiffrer. On s'en fout, on connaît l'article par cœur depuis longtemps.
D. n'a pas une seule photo de sa famille dans l'appart, mais le quart de page 16 est là. Notre trophée.

Un beau jour, on a compris qu'on ne deviendrait pas footballeurs pro. Recalés tous les deux à l'exam d'entrée au centre de formation. On était tellement énervés ce jour-là qu'on a inventé des insultes. On s'est détendu les nerfs sur deux-trois rétros de voiture.
Après ça, on était un peu paumés tous les deux. Les mois ont défilé sans qu'il ne se passe rien. On était en manque d'idées. On est retourné bosser sur le marché avec l'oncle de D.
Le destin nous avait collé une crampe, on savait pas comment prendre notre revanche.

« C'est reparti, bouge ton cul ! me lance D. depuis le salon.
- C'est bon, respire mon pote, j'arrive...»
J'ai cette mauvaise habitude de marmonner des réponses qui ne seront jamais entendues.

En ouvrant la porte, j'aperçois D. au fond du couloir avec un filet de ballons sur l'épaule.

« Tu vois, c'est ça la différence, mon pote. Jamais Guy Roux il oublierait des ballons dans son appart. Jamais.
- C'est toi Guy Roux, mon vieux, me répond-il en me tapant sur le ventre. Moi c'est plutôt Mourinho tu vois...
- Ouais ouais. On en reparlera le jour où on verra Mourinho en jogging adidas dans une 106 avec des sièges en jean. Là on parlera.
- Allez, on est en retard, bouge ! »

On entraine une petite équipe de quartier maintenant. L'idée nous est venue le jour où le petit frère de D. lui a passé un petit pont. J'ai épuisé ma réserve de vannes sur le niveau footballistique de D., puis je me suis assis à côté de lui et, après m'être calmé, je lui ai dit :
« Tu sais, ton frère est déjà meilleur que nous à la grande époque. Peut-être que lui arrivera à rentrer au centre. »
D. a vu que j'étais sérieux. Il m'avait regardé droit dans les yeux et avait juste dit :
« Faudrait l'aider. »

Deux mois après, on montait le Racing. Une petite équipe avec un maillot, un terrain et deux entrainements par semaine. Et même un écusson que D. a fièrement accroché dans sa 106.

Installé dans la caisse, j'allume l'auto-radio. Un sublime lecteur k7 auto-reverse, fleuron de la technologie moderne. La voix de Barry White fait aussitôt trembler les vitres. D. passe la première et on file.
« Vers un avenir prometteur ».
C'est pas moi qui le dis, c'est le Parisien.

vendredi 1 janvier 2010

Petit poème anonyme


Mère célibataire,

vie ordinaire.


Et les gants abandonnés

dans les métros, dans les cafés,

la font parfois pleurer.

Allez savoir pourquoi,

la font parfois pleurer.


jeudi 10 décembre 2009

Renaissance

Je réajuste soigneusement le col de ma veste avant de passer la porte du café. Toutes les chaises sont déjà retournées sur les tables et les derniers clients désertent l'endroit. M. m'attend au comptoir, avec ses soucis. Je m'approche d'elle en traversant les senteurs lourdes de la pièce obscure. À ses côtés, je me plonge dans le parfum plus léger de sa solitude. Je la salue et commande une boisson amère qui porte son nom. La création d'un serveur amoureux qui ne doit pas être bien loin.

Je lui effleure maladroitement la main, qu'elle retire aussitôt. Une dame. Je la complimente sur sa tenue, elle rougit mais ne dit mot. Une dame, vous dis-je.
Elle refuse les frugalités lorsqu'elle est tourmentée. Elle préfère boire du brandy et convoquer un ami pour se confier. Je suis souvent cet ami, malheureusement. Mes tentatives de séduction sont restées vaines et j'en suis réduit à ces entrevues furtives.

Son élégance est désarmante. Anachronique.
Ses paroles sont rares. Précieuses.

Elle repose doucement son verre sur le comptoir et me regarde droit dans les yeux.
Elle m'annonce qu'elle veut quitter le pays. Elle connaît trop de gens ici.
Elle a vu les paysages, elle a parcouru les musées, elle a lu les romans.
Elle a compris ce pays.

Je m'aperçois au fil de ses paroles qu'il ne s'agit pas d'un caprice. Elle a dû songer à ce départ depuis quelques temps. M. veut partir pour l'Inde. Elle est persuadée que cette terre sera propice à une renaissance. Le manque de spiritualité l'obsède depuis longtemps et elle a besoin de faire de nouvelle découvertes.
J'ai envie de lui interdire ce départ, de lui dire qu'elle ne peut pas m'abandonner ainsi. Mais ce serait égoïste et vain.

Le serveur nous annonce qu'il ferme et nous invite à sortir. Elle acquiesce, referme son long manteau et s'accroche à mon bras. Nous quittons le café pour rejoindre l'air vif de la nuit.

« Promets-moi de revenir dans quelques années. Du dépaysement, il y en aura encore ici. Il faudra que tu vois à quoi ressemble la Nouvelle France. »

Reste.

« - Peut-être... »

Reste.

Elle frissonne, me sert le bras un peu plus fort et me murmure :

« Partir. C'est terrifiant, tu sais. »

Mais je sais qu'elle est en train de sourire.

lundi 19 janvier 2009

Roman de Gare

« Un trait, danger. Deux traits, sécurité », me lance R. avant de sniffer bruyamment son second rail de coke. Je ne peux m'empêcher de laisser échapper un petit rire que je regrette aussitôt. Il faudrait sans doute lui faire la morale, mais je n'en ai plus le courage.

R. traîne sa vie de spleen en spliff. Il fait des efforts pour esthétiser sa déprime.
Sans grand succès. Hier encore, il allumait son joint avec un cierge dans une cathédrale. J'en conviens, ça avait de la gueule. En revanche, s'effondrer lamentablement dans son vomi deux rues plus loin, ça manquait de panache.

R. a choisi de reprendre avec style sa déchéance éthylique. Moi, ça fait depuis longtemps que j'ai arrêté ces conneries. J'ai traversé les mêmes épreuves mais je m'en suis tiré. Cela dit, cette période a laissé des traces. Visibles, comme ces cernes qui ne me quittent plus. Et invisibles. Mes organes complotent contre moi, préparent un sale coup. Je le sais, je le sens. Depuis cette époque, j'espionne mon corps, redoute ses trahisons. Je reste inquiet, fasciné par son étrangeté, par tout ce qui se joue là dans mes entrailles. Un petit monde à part.

Et je sais que R. ne sortira pas indemne de tout cela, lui non plus. Mais qui suis-je pour lui faire la leçon ? J'avais refusé son aide à l'époque, et je sais qu'il est aussi orgueilleux que moi. Il s'en sortira seul ou il ne s'en sortira pas. De mon côté, je me contente de surveiller en silence.

Je continue de le suivre partout. Dans les ambiances édulcorées des clubs branchés, dans les odeurs de fin de soirée, dans les bars bondés. J'attends qu'il assume le désarroi, qu'il le regarde en face.

Ça ne sera pas pour ce soir. On aurait dû partir de cette soirée il y a cinq vodka-orange, et le regard de R. est de plus en plus vague. Je le vois vaciller et il vient tomber à quatre pattes, la tête au-dessus de mes pompes.

« Bon allez, stop. On rentre.
Nan... je cherche juste mes lentilles... »

Je ne sais plus si je dois le croire. Mais dans le doute, je lui saisis le bras pour le relever et l'entraîner en dehors de la salle.

« Te fous pas de ma gueule, t'as les yeux qui regardent à des kilomètres.
Parce que j'ai pas mes lentilles, connard ! »

Un direct dans le ventre m'envoie au tapis. Je m'effondre et ma joue vient atterrir sur le sol. Une sensation étrange m'envahit aussitôt. Mes organes n'en demandaient pas tant pour lancer leur putsch. Agité de spasmes violents, je recrache mes vodka-orange, presque aussi vite que je les avais avalées. Quand enfin mon corps se relâche, mon esprit divague. Ma conscience me chuchote que je ne suis qu'une petite puissance inférieure balayée par les vents contraires.

Je me retrouve dans la même situation que R. Il faudrait que je me relève, mais je n'arrive pas à trouver de raisons valables de le faire. De toute façon, je sais qu'un videur va en trouver pour moi d'ici peu. Le bordel a attiré l'attention et les gens s'affolent autour de moi. Je pourrais rester allongé au sol pendant des semaines, savourant mon K.O.

Une paire de bras m'empoigne et m'entraîne furieusement à travers les salles. En un instant, je suis éjecté dans la rue. Je retrouve un peu mes esprits grâce à la fraîcheur de la nuit. Où est passé R. ?

Ma joue me fait encore mal. En passant la main sur celle-ci, j'arrache au passage une petite poussière qui reste collée au bout de mon index. En l'observant de plus près, je m'aperçois qu'il s'agit d'un minuscule rouleau translucide. Un rouleau qui ressemble beaucoup à une lentille de contact. Du moins c'est ce que je préfère croire. Que je tiens au bout de mon doigt la preuve dérisoire qu'il reste de l'espoir.

mardi 7 octobre 2008

Silencio

M. se tient stoïquement devant le grille-pain. Debout dans le coin de la cuisine, elle me tourne le dos. Les rideaux laissent s'infiltrer les premiers rayons du soleil. Le jour commence à peine à se lever et nous en sommes déjà à notre troisième silence. Je me perds dans ces petits vides, ces moments d'absence. Je la perds, elle aussi. En observant sa silhouette immobile, je me souviens que dans ces moments-là, avant, on parlait.
On riait.
Aujourd'hui, on se tait en espérant que l'autre trouve quelque chose à dire, n'importe quoi.
Je pense fort : "Fais semblant, il faut toujours faire semblant." Mais les silences entre nous sont plus forts que tout.
Le déclic du grille-pain la fait sursauter. Machinalement, elle me tend une assiette dans laquelle elle a déposé les tartines. Elle ne prend même plus la peine de me regarder.
"On n'a pas besoin de se parler tout le temps... c'est bien de pouvoir partager un silence, tu sais" m'avait-elle dit au début. Elle avait raison, bien sûr.
Mais à présent, je sais qu'elle ressent la même gêne, la même honte.



Dans mon coin, j'attends qu'elle retrouve l'envie de parler. Mais dans le sien, j'ai peur qu'elle attende surtout la force de partir.


« Y'a très peu de gens qui sont faits pour l'amour. Très très peu de gens.
- La plupart des gens, si on leur en avait pas parlé, ils n'y auraient pas pensé. »

jeudi 19 juin 2008

L'air de rien

Quand vient la nuit, je m'engouffre dans les artères de la ville. Je longe les murs, espérant surprendre le sommeil au détour d'un boulevard. Mon itinéraire est toujours le même, celui des petites rues solitaires où j'espère être tranquille. Bercé par le bruit cadencé de mes pas, je laisse mon esprit vagabonder. Ces soirs-là sont dangereux. Les idées qui m'assaillent peuvent briser toutes mes certitudes. Ces soirs-là, je marche à flanc d'abîme.

J'erre d'un quartier à l'autre avec au fond de la gorge, quelques échecs durs à avaler et le goût rance de l'ennui. Je m'enfuis, tout en repensant à ces mots : "il n'y a pas d'ailleurs où guérir d'ici". Je le sais. Les pensées sombres qui ont surgi dans ma chambre résonnent aussi dans les avenues que je traverse. Cela ne m'empêche pas de continuer à marcher. J'attends que la fatigue chasse les pensées sombres.

Lorsque je finis enfin par rebrousser chemin, je n'ai plus envie, je ne suis plus en vie. Enfin vide, il ne me reste plus qu'à rentrer chez moi. Dans l'obscurité, je m'éteins lentement.

Au creux des draps, j'entends encore les sons de la ville. Déjà, le chant des oiseaux. Déjà, la rumeur lointaine. Et bientôt, l'aurore.

lundi 24 mars 2008

Ligne de fuite


En sortant de cours, j'ai décidé de ne pas rentrer chez moi. Je ne voulais pas voir mon père.
On risquait de s'engueuler. Je n'avais pas la force de l'affronter.
On risquait de se réconcilier. Je n'avais pas l'envie de pardonner.

Je suis monté dans le premier bus qui passait, simplement pour pouvoir coller mon front contre la fraîcheur de la vitre. Pour éviter de réfléchir, j'ai fait des petits dessins dans la buée. Mes empreintes digitales traçaient les contours de l'Afrique et je me suis perdu dans le songe d'un road-trip solitaire. Le terminus est venu mettre fin à ma rêverie. J'ai attendu que tout le monde soit descendu pour sortir. Et en regardant autour de moi, je me suis aperçu que je n'étais pas très loin de l'appart de S.

Quand j'ai sonné à sa porte, c'est sa mère qui est venue m'ouvrir.

"Ben qu'est-ce que tu fous là ? m'a-t-elle lancé.
- L'accueil, c'est de pire en pire ici..."

J'aime bien passer un moment avec elle avant d'aller retrouver S. dans sa chambre. La mère de S. a une vie de merde mais elle ne perd jamais son sourire. Et c'est la seule mère qui m'ait jamais appelé "ducon"... elle ne l'a fait qu'une fois, mais depuis l'anecdote revient souvent dans nos conversations. Cette fois-ci, elle a resurgi à propos de mon père...

"Lui aussi, il mériterait d'être appelé "ducon" une fois de temps en temps."

J'ai acquiescé.
Puis il y a eu ce petit silence étrange, que j'ai cassé en tapotant du bout des doigts sur la table. Je me suis levé et je suis allé au fond du couloir. La porte entrouverte laissait s'échapper quelques accords de guitare. Au début, quand S. venait d'avoir sa gratte, elle ne jouait que les jours de vague à l'âme. Le soir, je la retrouvais les doigts en sang. "Tu pourrais pas pleurer un bon coup... comme tout le monde..."

Mais depuis un ans, elle ne joue que les jours heureux. L'amour l'a rendue niaise, elle aussi...

"Salut.
- Ah tiens, qu'est-ce que tu fous là ?
- L'accueil, c'est de pire en pire, ici... Et puis tu ressembles de plus en plus à ta mère."

S. a haussé les épaules. Elle sait très bien que j'adore sa mère. J'ai chopé son ancienne chaise roulante, qui est pliée dans le coin derrière la porte. Elle est pleine de stickers de groupes de metal que S. déteste aujourd'hui. Etrangement, sa nouvelle chaise me fait penser un snowboard. Je me suis assis et j'ai pivoté pour me retrouver face à elle.

Elle m'a dévisagé avec ses grands yeux verts alors je me suis senti obligé de parler.

"Je peux dormir chez toi ce soir ?
- Euh ben y'a C. qui doit passer un peu plus tard en fait...
- Eh ben putain... vous vous lâchez plus tous les deux.
- Ouais, je suis en état de niaiserie avancée...
- Bon, tant pis alors..."

J'ai fait le con en soulevant les roulettes avant, pour faire comme si de rien n'était. Mais ça m'emmerdait de ne pas pouvoir rester.

Pendant longtemps, je me suis posé des questions sur S. Mais évidemment, c'est seulement quand elle m'a annoncé qu'elle sortait avec un autre que j'ai commencé à me dire que je l'aimais. Je me suis dit que ça aurait pu être simple. Que j'aurais pu être C.

J'aurais dû m'en douter le jour où je me suis demandé comment il fallait s'y prendre pour faire l'amour à une fille paralysée.

J'ai repensé à la phrase de Matthieu : "Si ton œil droit est occasion de péché, arrache-le et jette-le au loin". Et je me suis dit que si je restais plus longtemps, je risquais de dire des choses que je regretterais ensuite. Alors j'ai replié la chaise, je l'ai rangée dans le coin et j'ai dit au revoir.

Dès que j'ai refermé la porte, la mélodie des jours heureux a repris. Mais j'ai repensé avec nostalgie aux jours tristes et à ses doigts en sang.

samedi 8 mars 2008

Révolution

Oui, je te le dis sans honte, mon frère. J'y ai cru à cette révolution.

Quelques heures seulement, mais j'y ai cru de tout mon cœur. Plutôt que d'attendre la mort à grands coups d'heures passées à ne rien faire, j'ai préféré jeter quelques pierres et quelques idées en l'air. A tes côtés. Et peu importe s'ils rient de nous à présent, car pendant une seconde, j'ai vu la peur dans leurs yeux. Je sais qu'ils ont redouté la fin de l'ordre établi.

Nous étions seuls contre tous, mon frère. Car parmi ceux qui nous avaient rejoints, aucun n'y croyait véritablement. Ils n'espéraient pas la victoire. Dans la confidence, ils se disaient que la meilleure issue serait une paix des braves.

A présent, ils se sont invités à notre table et la plupart ont la tête basse. Cette paix des braves, ils ne l'ont même pas eue.

Autour de nous, seuls quelques grands buveurs raisonnent encore. Mais tous sont déjà résignés.
Qui d'autre que nous appelle de ses vœux une seconde tentative ? Personne.
Les révoltés d'aujourd'hui, nous les retrouverons apathiques demain. A nouveau, enracinés dans leurs habitudes.

Malheureusement, nous ne serons pas si différents. Il faudra nous contenter du souvenir de cette tentative ratée... c'est triste, mais c'est ainsi.

Je lève mon verre à cette révolution, mon frère.
Pour cette fois, le monde n'a pas changé... je suis fier de ne pas pouvoir en dire autant.

jeudi 7 février 2008

A bout de souffle

Une heure du matin, je marche sous la lumière des lampadaires à côté de S. Elle commence déjà à dresser le bilan de la soirée et à envoyer deux-trois vannes sur les autres invités. Je ne sais pas si elle est bourrée ou juste heureuse... En tout cas, sa bonne humeur est contagieuse.

Petit à petit, on se laisse gagner par l'euphorie. On rit beaucoup trop fort. Je traverse le passage piéton en sautant d'une bande blanche à l'autre. Je suis immédiatement imité par S. qui me suit en faisant des petits bonds. Dans mon dos, j'entends un petit hoquet dans son rire à chaque fois qu'elle atterrit. Comme des gamins, on recommence au passage piéton suivant, en arrière cette fois.

"Super... crevant... ton truc, me dit-elle à bout de souffle. Mais vachement tonifiant... je me demande... pourquoi les mémés font pas ça... à la place de l'aquagym...
- Ouais c'est dommage, sérieux... Si elles le faisaient, je te jure que j'me lèverais pour les voir aller au marché."

La station de métro. En descendant les escaliers, j'entends au loin le bruit familier d'une roue qui grince contre un rail et me mets à dévaler les marches deux par deux. Je lui crie "Allez, allez, on le chope celui-là !". Elle me répond que je suis un con, que je fais chier, qu'on n'est pas pressé, mais j'entends bien qu'elle s'est mise à tracer elle aussi. Un dernier sprint sur le quai et on a juste le temps de sauter dans le wagon avant que les portes automatiques ne se referment. La pauvre S. n'arrive plus du tout à reprendre sa respiration.

"Rien à foutre... je fais plus de sport... pendant un an...
- T'en as pas fait depuis 1993, tu sais."

En temps normal, elle me répondrait "ta gueule", mais là elle est exténuée. On s'effondre comme deux loques sur les sièges. Je lui souris.
La station d'après, un mec barbu rentre à l'autre bout du wagon.

"Putain, regarde, regarde, me chuchote S. à l'oreille. Tu vois ce que je vois ?
- Quoi ?
- Le mec a des gants en polaire.
- Oh nan, il a pas osé..."

On commence à se marrer, et en continuant à chuchoter, on conclut que les gros gants en polaire sont vraiment le signe numéro un de la loose.
"Franchement le sac-à-dos de baroudeur... celui avec des lacets-qui-servent-à-rien... il arrive pas très loin derrière au classement", je lui murmure. Elle acquiesce puis explose de rire. Je tourne la tête. Le barbu a un sac-à-dos à lacets. Le fou rire a bien dû duré cinq minutes. On n'en pouvait plus.

C'est ça que j'adore avec S. On a jamais le temps de reprendre son souffle.

vendredi 1 février 2008

Ça crève les yeux pourtant...

Jean Colin-Maillard était un guerrier de Flandres aux allures de géant. Il doit la seconde partie de son nom au maillet qu'il emportait toujours avec lui au combat, et qu'il maniait avec une grande dextérité. Robert le Pieu, alors roi de France, le fit chevalier en 999 au pays de Liège. Il eut les yeux crevés lors de son ultime bataille, menée contre le comte de Louvain. Mais guidé par les cris de ses écuyers, il continua à frapper ses adversaires sans même les voir.

Je ne sais pas ce qui me touche dans cette histoire. Je crois qu'elle me fait vaguement penser à Beethoven... L'image de l'homme qui transcende son infirmité et s'acharne contre le sort. Un Beethoven guerrier dont le sort s'est joué violemment sur une période plus courte.

Et je crois aussi que je suis intrigué par le fait que le nom de Colin-Maillard soit passé à la postérité grâce au jeu en plein air que l'on connaît tous. Ce jeu est aujourd'hui réservé aux enfants, mais il fut pendant un temps le jeu libertin par excellence. Les jeunes femmes y trouvaient un prétexte parfait pour pouvoir effleurer le visage de leurs amants. Mais ce jeu restait tout de même bien innocent...

On était loin du guerrier Flamand qui, les yeux crevés, massacrait ses ennemis au maillet en frappant plus ou moins au hasard. Je crois qu'on appelle ça "l'ironie du sort".

lundi 14 janvier 2008

Un Roi sans divertissement

Ma mère a rapporté à la maison une minuscule galette des rois. Elle m’a dit qu’il leur restait que ça, au Monoprix. Et elle n’a pas compris pourquoi la vision d’une mini-galette m’a stupéfait et quelque peu terrifié. Alors j’ai dû lui expliquer.

« Cette galette des rois, tu vois, c’est une galette individuelle. Tu te rends compte... comme c’est triste. Alors quelque part, cette galette des rois met le doigt sur un problème grave. Indirectement. Le problème de la solitude dans notre société. Mais en fait elle le désigne pas comme un problème, tu vois. En fait, elle l’assimile comme quelque chose d’établi et l’inclut dans une putain de stratégie marketing. La solitude est marketée... Ca me dégoute. »

Ma mère m’a fait un signe de la tête. J’ai décidé qu’il signifiait « tu as tout à fait raison » et non « tu m’emmerdes, c’est qu’une galette».

« Attends deux secondes, en plus je me demande si... Attends.

...

Putain oui.

...

Ces cons ont mis une fève.

Ces connards se sont dit qu’il fallait mettre une fève. Ben ouais, allons-y, c’est la tradition, tout ça. Tu vois, ils se sont dit, le pauvre mec va bouffer sa galette tout seul, alors on va au moins lui donner la satisfaction d’avoir la fève. Il a une chance sur une. A tous les coups il gagne. Ils se sont pas dit que le mec devrait choisir une reine... Hein. Alors faire choisir une reine à un mec tout seul, y’a pas comme un paradoxe là ?

Bande de cons. »

Ma mère m’a pas dit d’éviter les vulgarités. C’est que, quelque part, elle était d’accord.

Et en silence, on a eu une petite pensée pour tous les rois solitaires qui se morfondent dans leur appartement vide.

samedi 12 janvier 2008

Mélodrame

J'avais envie de lui arracher les yeux mais j'ai préféré les lui laisser pour qu'il puisse pleurer. La dernière fois que j'avais vu mon frère en larmes, c'était le jour de l'enterrement de mon oncle. Cette fois-ci, il pleurait parce qu'il savait qu'il venait de faire la plus grande connerie de sa vie. Et parce qu'il ne voulait pas assister à un nouvel enterrement.

Quand j'ai débarqué à l'hôpital dix minutes plus tôt, c'est une petite vieille aux rides profondes qui m'avait accueilli avec un grand sourire. Peu de temps avant, elle avait aperçu mon frère se ruer vers les urgences. Elle m'a même confié qu'en voyant M. arriver avec la petite fille dans ses bras, elle pensait qu'il faisait un acte héroïque. On a si peu de chances de faire preuve d'héroïsme... et un nombre incroyable d'occasions de faire des erreurs.

Finalement, la vieille m'a montré du doigt la silhouette de M. Il était assis en face de la salle d'opération, la tête baissée. Il tremblait. Pendant un moment, je me suis demandé si lui aussi risquait pas de clamser. J'étais énervé mais je savais que l'engueuler était inutile. La culpabilité devait déjà être si forte. Je ne lui ai pas demandé de me raconter l'accident. De toute façon, je ne suis pas sûr qu'il l'aurait fait. L'espace d'un instant, j'ai repensé à cet automne où je lui ai appris à conduire dans un champ, dans la voiture de D. Ma mère m'en avait vachement voulu d'avoir embarqué mon frère là-dedans.

Je me suis approché de lui et c'est là que j'ai entendu les cris à l'intérieur de la salle d'opération. J'ai bouché les oreilles de M. avec mes mains. Les cris d'une petite fille qui souffre. Je me suis dit qu'il n'y avait rien de pire à entendre. Mais c'était avant qu'ils ne cessent et que le bruit strident et continu de l'électrocardioscope ne résonne dans mes oreilles.

samedi 29 décembre 2007

Sacré Fernand

Confortablement assis dans le canapé du salon, j'épie un peu la pièce pour m'assurer que rien n'a changé. Le papier-peint a jauni -encore un peu plus- mais à part ça, la maison de mes grands-parents a traversé les décennies sans qu'un objet ne bouge. La télévision (ou plutôt "le poste") trône en face du siège de mon grand-père, dont le sport favori est de s'endormir face à l'écran cinq minutes après l'avoir allumé. Vu la qualité des émissions ces temps-ci, je me dis que c'est normal. Il ne le sait pas, mais quand il a les paupières closes, la bouche ouverte et qu'il bave sur son pull, mon papy émet une critique sous-jacente sur le caractère profondément soporifique des programmes télévisuels. Pas bête mon papy. Et de toute façon, il ne regarde pas si souvent la télé. Seul le JT de 20 heures reste pour lui un rendez-vous quotidien immanquable. Hors de question d'en louper la moindre seconde. Je ne sais pas quel genre de cataclysme psychosismique se produirait ici si jamais mon grand-père venait à louper la première note du générique. Je préfère ne pas le savoir.

Je viens d'inventer le mot "psychosismique", mais ce n'est qu'une minuscule trouvaille par rapport aux expressions qu'emploie mon grand-père. Parce que bon, dire "le poste" pour parler de la télévision, ça reste assez commun... dans les maisons de retraite. Ça, et "le transistor" pour parler de la radio. Mais mon papy a des expressions que je n'ai entendues nulle part ailleurs. Mon papy, il dit "les wat's" (abréviation de "waters") pour parler des toilettes. Exemple : "J'vais faire un ptit tour aux wat's avant de partir". Magnifique. Combien sont-ils en France à utiliser encore cette expression dialectale des temps anciens ? Mais l'abréviation géniale qu'utilise mon papy et qui m'a marqué pour la vie est justement celle qui désigne le JT de 20 heures... "Les inform' " (abréviation des "informations", bien sûr). Les inform'. Les informes. On ne pouvait pas trouver plus fin et plus juste pour désigner cet enchevêtrement d'infos traitées par-dessus la jambe. Parce que dans le JT, le présentateur n'hésite pas à s'attarder sur les services après-vente débordés par le retour des jouets de noël défectueux. Mais surtout parce qu'il est capable de le faire juste avant d'évoquer la mort de 200 personnes au Népal à cause de l'effondrement d'un pont. Sans transition. Informes.

Bien sûr, jamais mon grand-père ne se douterait une seule seconde du génie de cette abréviation qu'il utilise tous les jours sans en percevoir les sous-entendus. Mais peu importe. Mon papy fait des critiques involontaires tellement subtiles qu'il ne les comprend pas, et je crois que c'est pour ça que je l'aime bien.

Gimme Shelter

Je l'ai retrouvée assise, toute seule, dans la boue. Autour d'elle, les gens allaient et venaient sans s'arrêter. En m'approchant un peu plus, j'ai vu sur ses joues des traces de rimmel que ses larmes avaient laissées. Elle ne les avait pas essuyées, sans doute pour que je les vois en arrivant.

Elle n'a pas eu besoin de lever les yeux pour savoir que les jambes qui s'étaient immobilisées en face d'elle étaient les miennes. Elle a commencé à me mettre des coups de poings dans les mollets en m'engueulant. Ses mots se mêlaient à ses sanglots et je ne la comprenais pas. Je me suis baissé pour mieux l'entendre. Les coups de poing dans mes jambes se sont transformés en gifles sur mes joues. C'était le prix à payer pour la comprendre. Elle voulait que mon visage porte, lui aussi, une trace de douleur. Puisque la honte ne le faisait pas rougir, elle avait décidé que ses mains s'en chargeraient. "Pourquoi t'es pas venu me chercher ? Pourquoi tu m'as laissé toute seule ?". Bêtement, l'espace d'un instant, j'ai cru que l'écouter aiderait à me faire pardonner. Mais ça ne suffit pas toujours. Rarement même.

Au départ, je la sentais tout contre moi. Je faisais des petits bisous sur ses cheveux bouclés en me demandant si elle pouvait vraiment les sentir. G. a la fâcheuse tendance de tomber amoureuse du chanteur lorsqu'elle le voit sur scène. Je ne sais plus combien de fois je l'ai entendue dire : "à un moment, il m'a souri... je te jure !" Alors j'essayais de lui rappeler un peu ma présence. Mais nous étions perdus, anonymes, ballotés par les mouvements de foule. Le concert a commencé. Je sentais déjà la batterie résonner dans ma cage thoracique. Et se faire péter les tympans à deux mètres des enceintes quand le guitariste se lance dans son premier solo du concert est un des trucs les plus jouissifs que je connaisse. Simplement dans ce genre de moments, je refuse de me contrôler. Il faut se laisser aller à la musique. Sauter, crier, et secouer la tête à s'en faire péter la nuque.

C'est seulement à la fin du solo que j'ai rouvert les yeux. Et je ne savais plus du tout où j'étais. Après avoir dérivé dans la foule, j'étais arrivé au niveau des premiers rangs. Sans la moindre idée d'où était passée G. Bizarrement, je m'en faisais pas. Je me disais qu'elle avait dû, elle aussi, vivre un grand moment.

Je l'ai retrouvée assise, toute seule, dans la boue. Et j'ai senti que j'avais fait une connerie. Après avoir encaissé les coups et les mots, j'ai fini par lui dire que j'étais désolé, que ça n'arriverait plus jamais. J'ai voulu essuyer ses larmes et la boue sur son visage, mais elle ne m'a pas laissé faire. Ensuite, j'ai essayé de la porter dans mes bras jusqu'à la voiture. Mais c'est plus difficile qu'il n'y paraît et j'ai dû abandonner à peine dix mètres plus loin. Je l'ai reposée à terre, tout doucement. J'ai regardé ses joues noircies et je lui ai dit une nouvelle fois que j'étais désolé. Elle a regardé mes joues rougies et elle s'est tu. Mais j'ai compris qu'elle m'avait déjà pardonné.

jeudi 20 décembre 2007

Pixhell

Je lui écrase ma pompe sur la joue, plus par curiosité que par envie de lui faire mal. Puis je lui demande à nouveau le code mais je pense qu'il ne m'entend plus. Il a dû gueuler jusqu'à s'en rendre sourd. Depuis quelques minutes, ses cris de panique se sont transformés en hurlements de douleur.

Quelques coups de pieds dans les côtes plus tard, je lui redemande une dernière fois de me donner la combinaison du coffre. Sa seule réponse est une gerbe de sang sur mes santiags. Un peu déçu par sa réaction, j'enjambe son corps pour observer la boîte métallique encastrée dans le mur. Je me perds quelques instants dans mes pensées en fixant du regard la molette au centre de la petite porte. Un cercle entouré de chiffres, gradués de cinq en cinq. Une seule petite roue pour des dizaines de milliers de possibilités... Soudain, un grognement me rappelle à la réalité. L'homme derrière moi, ou plutôt ce qu'il en reste, a rampé jusqu'à un coin de la pièce où il s'est recroquevillé en position foetale. Je n'ai aucune haine envers ce type, aucune. Je crois juste que tout m'est devenu indifférent.

Je m'assois sur une chaise à côté de lui et m'allume une clope le temps de réfléchir. J'étais persuadé que l'intimidation suffirait. Elle n'a pas suffi. La violence non plus. Même si ça n'est pas évident, je crois que j'ai perdu l'ascendant.

Je sors mon beretta de la poche intérieure de ma veste en cuir, qui garde une forme étrange, comme si le flingue y était toujours. La respiration de l'homme se fait plus bruyante. Je lui souris. Il doit prendre ça pour un geste cynique et méprisant. Si seulement il savait à quel point je suis simplement fatigué de tout cela. Je me penche pour poser délicatement le flingue par terre, et du bout du pied, je l'envoie vers lui. Le choc du pistolet contre le mur le fait sursauter. Il me regarde d'un air interloqué, comme pour me demander la permission de le ramasser. Comme pour s'assurer que je ne prépare rien de louche. Je continue à lui sourire et j'acquiesce d'un mouvement de tête. Sa respiration se calme. Il tend la main pour se saisir du flingue et l'essuie avec sa manche. Il le regarde comme s'il n'en avait jamais vu auparavant. Dans ses yeux, je retrouve soudain l'expression que je vois dans mon miroir chaque matin depuis des mois. De la lassitude. Avec soin, il retire le cran d'arrêt. Je m'apprête à faire un pas décidé dans sa direction, comme je me suis toujours juré de le faire au moment de mourir... si possible. Il lève lentement le pistolet et le pointe sur moi. Je ne trouve pas la force de faire le pas en avant. Mais il ne tire pas.

Il jette le flingue à mes pieds et, en regardant le coffre, me lance : "12-47-28".

dimanche 16 décembre 2007

Moret tu cru ?

C'est une fois assis dans le train, après avoir posé mes sacs, que je me suis demandé si c'était vraiment une bonne idée d'aller à Moret-Veneux-les-Sablons (je n'invente pas cette ville, vérifiez). Mais bon, c'était l'anniversaire de J. , que je connais depuis 10 ans et qui est quand même une fille sacrément chouette (et accessoirement, magnifique).

Mais en arrivant dans sa maison de campagne, j'ai su que j'avais bien fait de venir. C'était la maison de campagne typique, comme on se l'imagine. Des bottes dans l'entrée, des poutres apparentes, des têtes de brochet et de sanglier au mur, des tableaux qui n'ont rien à voir accrochés côte à côte sur des papiers peints improbables. Et puis les anachronismes qui font sourire : un minitel sur une table style Louis XV... et dans la pièce mitoyenne, un écran plat gigantesque à côté de canapés aussi vieux que le père Fourras.

Bref, un lieu magique et puis une soirée très sympa. Des amis, des jolies filles, des inconnus qui se révèlent être des gens super cools. Notamment K., un mec de 2 mètres, massif, qui me balance un petit "moi ? je suis l'arabe de la soirée" pour se présenter. Ou encore C., qui arrive presque à me faire croire que je suis intéressant lorsque je lui explique que les Italiens ont repris le concept Pimp my ride sur MTV, mais avec des vespas. Sacrés ritals... (ou faut dire "ritaux" ?).

Et puis les filles qui dansent sur elles-mêmes... l'alcool pur par shots successifs parce que personne n'a pensé à apporter du jus de fruits... le vieux fou rire au moment d'aller dormir parce que B. est tellement bourré qu'il est incapable de virer son pantalon tout seul.

Et puis le lendemain matin, le petit dej' tous ensemble. On s'échange des petits sourires complices en partageant café et brioche. Ensuite on est allé voir les magnifiques chevaux de la ferme d'à côté, qui devaient se les peler sévère. L'ami des animaux, S., a brisé la glace des abreuvoirs pour que Tornado et compagnie puissent boire. Et puis il a fallu rentrer à Paris... presque triste de quitter Moret (!)

Ca m'a fait super plaisir de vivre cette soirée là. Bon ça m'a pas fait plaisir de retrouver mes lunettes cassées le lendemain... alors que je les avais pourtant vachement bien protégées en les posant... ben par terre quoi. En même temps j'étais bourré, hein.

Mais malgré cet incident, je suis revenu avec le sourire aux lèvres et l'envie d'immortaliser ce passage à Moret par ces quelques lignes.