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lundi 27 septembre 2010

Tony Schellnegger


Quand Tony Shellnegger a frappé à ma porte, je n’ai pas été surpris. Dix ans nous avaient séparés mais j’avais toujours eu le sentiment qu’il reviendrait, un jour ou l’autre. Et ce jour était enfin arrivé. J’ai ouvert la porte, son imposante stature a pris toute la place. Il portait son haut-de-forme sur la tête et ce cadavre de cigogne dans les bras, comme un bébé. Il m’a dit de le suivre, alors je l’ai suivi. Après le village, nous avons gravi le sentier jusqu’au château d’eau, monté l’échelle branlante et puis nous nous sommes assis. La cigogne, il l’avait trouvée noire de suie, coincée dans un conduit qu’il ramonait, à Berlin. Pour une raison ou pour une autre, il l’avait nettoyée, et amenée directement chez moi. Le corps tout mou et sans vie du volatile m’a rappelé cette hiver passé ensemble à Vienne.

Nous devions avoir un peu plus de dix ans, et nous trainions aux alentours du Stadtpark. Un jour j’avais trouvé un moineau mort, du moins je le croyais, au pied de la statue de Strauss, tout mou et tout froid. Tony s’en était emparé comme un objet précieux et s’était mis à courir le long du Danube. Quand je le rattrapai enfin, il lançait l’oiseau en l’air, et celui-ci, au lieu de retomber comme une masse dans l’eau, s’était remis à voler, tout naturellement, comme s’il n’était jamais mort.

Depuis ce jour je prenais Tony pour une sorte de mage. Bien entendu, j’ai fini par me dire qu’il n’était pas vraiment mort, cet oiseau. Je l’avais cru, tout simplement. Mais mon impression concernant l’étrange pouvoir de Tony ne m’a jamais vraiment quittée. Assis au bord de ce château d’eau, côte à côte, nous avons parlé de tout et surtout de rien, de nos vies depuis ce terrible été 86. De ce qui nous avait séparés. Il allait bientôt démissionner. Trouvait qu’il avait passé l’âge de dénicher des cigognes dans des cheminées de bourgeois. Le soleil commençait à décliner à l’horizon, alors je l’ai invité à prendre une bière chez moi. Avant de redescendre, il a saisi la cigogne et l’a lancée en l’air.

mardi 11 novembre 2008

Etat de choc ?



« Ouf. » c’est la première pensée qui effleura M. lorsqu’elle trouva V. pendu à la poignée de la fenêtre. Elle retira ses écouteurs de ses oreilles, sortit son portable, appela les pompiers, mais elle savait que c’était fini. Ensuite elle appela la grand-mère de V. pour la prévenir. En attendant l’ambulance, elle chercha ses clés parce que c’était pour ça qu’elle était revenue après tout. Elle les trouva sans s’étonner sur le sol de la salle de bain jonché de serviettes sales, mégots de cigarettes et bouteilles de vin à moitié vides. Il faudrait faire un peu de ménage songea-t-elle. Elle se demanda s’il y avait une enquête en cas de suicide évident. Dans le doute elle laissa le tout traîner par terre. Puis elle revint au salon, remit ses écouteurs sur ses oreilles, Radiohead, et essaya de défaire le nœud du cordon qui enserrait le cou de V. comme lui avait dit le pompier au téléphone. Elle savait qu’il aurait fallu essayer de trouver son pouls, mais il était tout bleu avec la langue sortie, et il baignait dans une flaque dégueulasse. Ça la dégoutait. Le nœud était trop serré alors elle attrapa une paire de ciseaux et scia tant bien que mal la ceinture du peignoir qui avait servi de corde. « Beurk » pensa-t-elle quand le corps s’affala sur le parquet.
Elle s’assit un peu plus loin pour lire le mot qu’il lui avait laissé sur la table et se demanda vaguement de combien on pouvait écoper pour non assistance à personne en danger. Ensuite les pompiers arrivèrent.
Après ça tout est blanc. On l’a emmenée, on lui a parlé, posé des tas de questions, auxquelles elle a répondu de façon décente et elle a dit que pour l’instant ça allait, à la dame qui lui proposait une aide psychologique à l’hôpital.
De retour chez elle, elle se demanda si elle était en état de choc mais conclut que si elle se posait la question, c’est qu’elle ne l’était pas. Elle fouilla ses affaires pour trouver les quelques photos qu’elle avait de V., et le dessin marrant qu’il lui avait fait avec le chat dessus, et elle brûla le tout avec le mot qu’il lui avait laissé.
Quand tout fut parti en cendres elle s'assit dans l'herbe et alluma son baladeur.
"enfin." pensa-t-elle.

lundi 22 septembre 2008

Impasse

« Qu’est-ce que tu vas faire maintenant? demanda le chat.

- J’en sais rien, t’as une idée ? »

Pas de réponse.

Il avait toujours de bonnes idées, le chat, mais ce soir-là il semblait que la situation lui échappait. Ce soir-là il me tournait le dos et, assis sur la commode, il observait par la fenêtre l’eau qui n'en finissait pas de monter.

« Tu crois que ça va s’arrêter ? »

En guise de réponse il se leva, s’étira et se remit à contempler les flots.

Il était inquiet. Les chats détestent l’eau c’est bien connu.

« V. n’est toujours pas revenu…je me demande si…

- V. c’est le grand brun avec le sweat des Red Sox ?

- Oui.

- Alors laisse tomber.

- Que… ?

- Regarde. »

Je me penchai par la fenêtre, V. était là, flottant à la surface, accroché à une planche de bois. Il était bleu.

« On va le rattraper il a l’air mal en point, pousse toi je vais ouvrir !

- Pas la peine, répondit le chat. Regarde mieux.

- Merde. »

Si V. était encore accroché à la planche, c’est parce qu’il y était cloué. Un bout de bois sortait de son dos.

Et il lui manquait une jambe.

Le chat bâilla un long moment, tandis que je tentai en vain de retrouver mon équilibre. Je m’effondrai dans le fauteuil.

« Quand est-ce que ça va s’arrêter ? »

Pas de réponse.

Le chat ne répondait pas souvent aux questions et encore moins lorsqu’il n’avait pas la réponse.

« Quand est-ce que ça a commencé ? » demanda le chat.

L’eau est tombée, comme ça, tout à coup. Je me souviens très bien de ce jour. Pas parce qu’il s’est mis à pleuvoir, ça arrive souvent ça ; ça arrivait souvent. Mais parce que c’est précisément ce jour-là que le chat a choisi pour se mettre à parler. Il faisait beau. Le chat a dit : « Il va pleuvoir »

Le soir l’eau s’est mis à tomber. Des trombes et des trombes d’eau. Comme si la mer se déversait dans le ciel, et qu’à son tour, le ciel se déversait sur la terre. L’eau n’a pas arrêté de tomber depuis ce soir où le chat a parlé.

Et maintenant je suis là, recroquevillée dans ce vieux fauteuil de velours rouge mité, au dernier étage de l’hôtel. Le seul de la ville qui n’a pas encore été submergé. Il faudrait partir, V. flotte devant ma fenêtre crucifié à une vieille planche moisie, D. et L. ont abandonné il y a longtemps. Mais je ne quitterai pas l’hôtel, même s’ils venaient à mon secours.

Le chat dit que ça s’arrêtera un jour. Les chats se trompent rarement.

« Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? demanda le chat.

- Attendre. »

vendredi 5 septembre 2008

un film ordinaire

Là ! C’est là que ma vie s’est arrêtée.

Rembobine Jack.

Bruit de bobine qui se rembobine

Stop !

Je remets le passage chef ?

Vas-y

Il y a un grand type, et une môme avec lui. Elle doit avoir vingt ans à tout casser. Elle porte un blouson de cuir, un jean, un sac en bandoulière. Plutôt mignonne. Lui il est ordinaire, pas beau gosse, pas moche non plus. Ils ne se sont pas vus depuis longtemps, mais elle ne l’a pas encore embrassé. Est-ce qu’ils sont ensemble ? On dirait pas. Mais ils ont l’air proche. Sa sœur peut-être ?

Ils sont où ?

J’en sais rien, Paris ?

Possible

Ils se dirigent vers un bar. Ils entrent, ils s’installent. Il va commander à boire. Elle est seule à la table, un serveur passe, bonjour. Bonjour. Ça va ? Oui merci. Sourire. Il est pas mal ce serveur. Elle n’est pas vraiment enchantée d’être là. Elle a pensé à lui pendant tout le temps. Elle n’a pensé qu’à lui. Elle sait que c’est rarement réciproque, mais c’est pas grave. Elle a failli abandonner et ne pas revenir. Ça sert à rien. Mais maintenant qu’elle est là, peut-être que c’est encore possible après tout. Avec lui on ne sait jamais. Elle sait. Mais c’est pas grave.

Un peu longuet non ?

Un peu. Accélère Jack

Ah on a raté le moment où ils s’embrassent.

Ah donc c’est pas sa sœur ! Vous êtes pas sa sœur ?

Ça va être là, tais-toi !

« Il faut que je te dise quelque chose.

Tu parles comme dans les films.

Haha…bon…je vais être papa. »

Stop ! Vous voyez, c’est là ! Juste le quart de seconde après sa phrase, on voit ma tête là juste avant le haussement de sourcils, avant le « c’est vrai » et avant tout le reste. C’est juste là.

Oui d’accord, je vois bien, c’est vrai quand on regarde on voit bien, hein Jack ?

Ouep chef !

Vous pouvez prendre ce quart de seconde, j’en veux plus, je vous le donne

On avait fixé la rémunéra…..

Non, non je vous l’offre, je vous assure, je ne veux pas vendre ça. Je veux juste l’oublier. Prenez le pour votre expo, mais ne donnez pas mon nom.

Ça sera vraisemblablement ma pièce maîtresse…vous êtes sûre de vous ?

Certaine.

Ce soir là, après m’avoir annoncé la nouvelle on a trinqué, on a bu une bière, on a rigolé, on était un peu gêné, mais mon cerveau avait réagi tellement vite qu’il n’avait rien pu voir.

Il est allé commander deux autres bières au comptoir. J’ai laissé un billet sur la table, j’ai pris mon sac et je suis partie.

Je ne sais pas s’il m’a suivie. Je ne sais pas s’il a essayé de me rattraper. Honnêtement je ne pense pas. De toute façon ça n’aurait servi à rien. Je crois que j’ai fait ce qu’il y avait à faire. Pour une fois.

J’ai pleuré sur le trajet du retour. Ça faisait des lustres…

Et puis sur le mur devant moi cette affiche. L’artiste Arturo V. expose à Paris. Le thème ? Lost Things.

mardi 3 juin 2008

la chance aux chansons

Je ne sais pas si vous avez regardé l'Eurovision il y a quelques temps, mais moi si. Enfin, disons que je suis passée devant la télé au moment de la fabuleuse performance de Azerbaïdjan, c'est à dire que j'ai été obligée de m'arrêter pour regarder afin de ne pas louper une miette de ce déballage de bon goût aussi bien audio que visuel.

Il s'agissait tout d'abord d'un jeune castrat aux yeux marilynmansoniens (oui, les deux), déguisé en poulet attendant d'être plumé et accompagné de quelques autres poulettes de ses amies très certainement. Le deuxième chanteur, son antithétique compère, était une sorte de rocker marilynmansonien, lui aussi, mais sans les yeux, vu que le premier les lui avait piqués. Ce charmant beuglant, confortablement installé dans un trône décoré façon Valérie Damido collection Enfer, était lui aussi entouré de charmantes tentatrices (à partir du string en cuir on peut dire "tentatrices"), qui dansaient ou plutôt se trémoussaient gaiement au rythme endiablé de cette chanson sensationnelle dont le nom m'échappe, mais dans laquelle, même sans rien comprendre, on pouvait aisément distinguer le Bien du Mal, le Bien étant incarné par un mec en retard à la Gay Pride et le Mal, par un type qui trouve que c'est super classieux de verser du ketchup sur le corps d'une pouffe en transe, jolie la pouffe soit dit en passant. Mais là où réside LA subtilité suprême de la chansonnette, et ce qui, sans aucun doute, l'a hissée à un approximatif 7e rang honorifique au classement si dur, à mon sens, du concours de l'Eurovision ; LA subtilité de la chanson disais-je donc, le moment où rien ne va plus, où le spectateur, hors de lui et désemparé, enlève sa culotte frétillante en signe de désarroi, La subtilité grandiose fut qu'à la fin de la chanson, le Méphisto de Prisunic, transformiste à ses heures (comme la chanteuse grecque soit dit en passant), se retrouve affublé du même costume blanc fluo de maque que son acolyte, mais sans les plumes et ils finissent en un duo troublant d'émotion, la main dans la main, et le...enfin bon.
Alors je pose la question : peut-on parler de rédemption à l'Eurovision ? Et si oui, y a-t-il possibilité de rédemption totale et unanime, puisque Satanus n'avait pas ses ailes ? Purgatoire ou problème technique ? La question reste ouverte...

Dans un tout autre registre (enfin disons que lui n'avait pas les yeux ni les plumes dans le...), permettez-moi de m'attarder sur le cas des Russes (encore eux), qui ont grandement abusé (sur la vodka apparemment) cette année encore (je dis "encore" mais c'est rhétorique, je ne regarde pas l'Eurovision tous les ans malheureusement). Ces espèces de malades ont fait chanter un minet, en blanc lui aussi, façon pureté coquine, accompagné d'un faux violoniste de fête foraine qui bougeait même pas les doigts mais qui, à genoux sur sa plaque de Téflon, avait tout à fait l'air profond et indiscutablement professionnel d'André Rieu. Mais bon, ça, passe encore, on est à l'Eurovison ne l'oublions pas. Le scandale que je dénonce à présent, s'est justement produit sur cette ridicule plaque de Téflon moisie par la corruption, celle-là même qui servit de glorieux promontoire à Andy Junior. Sur cette plaque de l'infamie, on a vu arriver Evgeni. Non vous ne rêvez pas, Evgeny Pushenko, MON Evgeni, MON amour de MA vie, et pourtant Dieu sait que j'exècre les blonds, Dieu m'savonne. Mon Evgeny qui fait la pirouette Bilman mieux que les nanas en jupettes, mon Evgeny que je croyais quand même un peu plus intelligent que Brian (que j'aime aussi mais bon faut bien avouer qu'à part le patin....enfin bon). Mon Evgeny ! Aller se trémousser sur cette plaque minable comme une pute cinquantenaire sur un trottoir de Castillon-la-Bataille ! Et ils ont remis ça deux fois les bougres, parce qu'ils ont gagné en plus ! Pour me consoler je me suis dit que Evgeny a sombré dans la Zubrowska, moindre mal, et qu'il a besoin de cet argent pour rembourser des dettes de jeu. Un coup dur quand même. Cela dit, relevons la tête mes amis, tout n'est pas perdu. J'ai tout de suite mis au point une stratégie offensive de riposte, je vais d'ailleurs soumettre l'idée au Comité des Incompétents Audiovisuels de l'Eurovision.
Mes amis, l'an prochain, à côté du bellâtre français, on met Laure Manaudou, dans un baquet de flotte !

Avec un peu de chance les Italiens qui appelleront pour nous insulter seront pris en compte comme des votes...



allez voir sur Youtube, je vous jure ça vaut le coup

mardi 6 mai 2008

intervention

Si j’écris encore c’est pour ne pas sombrer. C’est ça, ça doit être ça. Si j’écris encore maintenant, cette nuit, demain peut-être…c’est pour continuer d’exister. Dit comme ça ça fait tout de suite dramatique, mystérieux je sais pas, mais c’est comme ça. Hier on nageait dans des rivières de citronnade on dormait dans la barbe à papa nos oreillers c’étaient des chamallows Haribo, les roses et les blancs qu’on faisait griller au-dessus du feu l’été. Et même pas en été, dans la cheminée. On était vraiment des sales gosses. Surtout toi, finalement. Mais ça t’a pas suffi les rivières de coca, sans bulle pour moi, je flotte assez mal. Ça t’a pas suffi de croquer les ours en guimauve par la tête, la tête d’abord puis le corps. Et les ballades en barquettes à la fraise, le tour d’abord et la confiture. On glissait on coulait c’était pas grave on avait nos bouées Snoopy. J’écris n’importe quoi mais c’est toujours ça, c’est déjà ça, de gagné sur le temps. Demain il faut partir, on n’a plus le temps, surtout toi. On n’a pas le temps de recoudre tout ça il faut partir sans se retourner alors surtout fais bien attention à ne rien déchirer, de plus. On n’a plus le temps, mais moi ça va, j’ai ma corde en réglisse et je la lâcherai pas, t’avais qu’à pas tout manger maintenant c’est fini. Alors on attend ce soir on attend tous les deux dans la poussière. Á l’ombre de l’ombre de la table. Sous la chaise, on est vraiment deux chats. Mets ton chapeau, de paille, je craque une allumette et c’est parti on va rigoler, j’ai apporté des chamallows Haribo, et deux bâtons bien piquants, au bout. C’est pas la peine de pleurer maintenant, quand la lumière disparaîtra tu pourras, peut-être, mais pas là. Ce soir j’ai attaché ma corde autour de ma taille mais pas toi, parce que t’as tout mangé, déjà. Accroche-toi à un crocodile et fais ce que tu peux, pour rester à la surface, il reste du coca sans bulle, on flotte assez mal, tu verras. Fais ce que tu veux maintenant, moi j’écris, et c’est ça. Fais ce que tu veux mais moi, je reste là.



message personnel : ça te rappellera sans doute quelque chose Chicolini, et tu auras raison, je t'ai pompé tes idées, mais jamais ta grandiose ver...ve. Et merci pour tes textes délirants qui assistent ma folie, vraiment.


lundi 17 mars 2008

rêveillée

Je me réveille en sursaut. Un cauchemar encore. J’ai comme une intuition, il faut que je me lève et que j’aille le rejoindre. Alors je me lève. Mais c’est étrange. J’ai l’impression d’être haute comme trois pommes. Je dois avoir cinq ans. J’ai des cheveux bouclés et très blonds. Et une jolie robe de nuit. Blanche, et rose aussi. J’ai mon ours avec moi, celui de d’habitude, le blanc qui ressemble à un phoque échoué sur la banquise. Je le serre contre moi mais bizarrement je n’ai pas peur. J’ai toujours peur d’habitude dans le noir. Mais bon aujourd’hui j’ai cinq ans, et ça, c’est pas dans mes habitudes. Alors je me lève avec mon ours sous le bras. J’ouvre la porte et je me dirige vers sa chambre. Je passe dans un salon avec une cheminée et un feu dedans, mais le feu ne chauffe pas la pièce, il fait très froid. Je me dépêche avant…avant que quelque chose n’arrive mais je ne sais pas quoi. Je pousse la porte de sa chambre. Il est là, j’entends son souffle. Il dort, je crois même qu’il ronfle. Il me tourne le dos. Il est large son dos. Le lit est très haut, bien trop haut pour moi. Je jette mon ours dessus et entreprends d’escalader le sommier. J’arrive à la couverture, je la soulève pour le découvrir. Il s’est transformé en lion. En lion gigantesque. D’abord j’ai peur. Mais après tout, c’est mon lion. Je passe par-dessus lui au prix d’un effort surhumain. Son pelage est tout doux, on dirait un désert. J’arrive devant son museau. Il se réveille. Son souffle est chaud.

Je peux dormir avec toi ? J’ai peur dans mon lit.
Hmmm.
Ça veut dire oui je crois. Je ne sais pas trop où me mettre pour ne pas le déranger, mais bientôt il m’attrape dans sa gueule et me dépose entre ses pattes avant. Mon ours m’attend là, je le serre fort. Avant de fermer les yeux je me tourne une dernière fois vers lui. Il a repris son apparence de d’habitude, pourtant j’ai toujours l’impression d’être entre ses pattes moelleuses. Je m’endors.

J’ai dû rêver cette nuit-là. Quand je me suis réveillée j’étais toute seule dans ma chambre. J’avais bien mon ours avec moi, celui qui a l’air d’un phoque échoué sur la banquise. Mais lui n’était pas là. J’ai voulu lui raconter mon rêve, et puis je me suis dit que c’était ridicule. Et puis finalement je lui ai raconté. Mais vous savez ce que c’est, on n’arrive jamais vraiment à raconter les choses importantes.

dimanche 24 février 2008

La nuit

Il faut dormir. Allez. Allez essaye.

Ça marche pas. Ça marche jamais.

Il est deux heures du matin. Dans deux heures il sera quatre heures du matin. Et dans quatre heures il faudra se lever. Dors.



Il est deux heures du matin. Je me lève et je vais éteindre la radio. J’allume la lumière. Je m’assieds par terre contre le mur. Elle est bien vide ma chambre maintenant que j’ai décollé tout le papier peint. Il faudrait que je pense à la repeindre un de ces quatre. Je pourrais le faire maintenant, mais ça risque de réveiller les autres.

Va te coucher et dors.


Je me couche par terre. Le parquet est vraiment froid, je comprends pourquoi les chats ne pioncent que sur mon lit. Mon lit est chaud, mais à force de rester allongée dessus je me casse le dos. Je me redresse.

Combien de temps as-tu passé à attendre comme ça ? Tu sais bien qu’un jour il faudra grandir et arrêter d’avoir peur.

C’est vrai. C’est idiot d’avoir aussi peur.


Mais…


Mais les fantômes.


Les fantômes ?


Oui. Enfin, je sais pas mais, y’a quelque chose là. Je peux pas dormir.


Mais tu ne peux pas vivre si tu ne dors pas.


Je sais. Parfois je dors.



Je reste assise là sur le parquet froid. Toute la nuit. Cette nuit c’est une nuit comme ça, une de ces nuits où je reste assise là sur le parquet froid et j’attends. Parfois je m’endors là et l’un des chats vient dormir sur moi. Je dois être moelleuse et chaude vu de dehors. Quand je me réveille il saute par terre et s’en va. Alors je me redresse et j’attends.
Tout semble très faux quand on ne dort pas la nuit.
Le mur devient mou, il va sûrement encore s’écrouler. S'il s’écroule sur moi ce sera tant pis. Le parquet flotte. Normal. La lumière est bizarre et trop intense. Mais si j’éteins j’ai peur. Parfois j’éteins. Alors j’ai peur. Je rallume.

Arrête de t’apitoyer et retourne dans ton lit. Ou fais quelque chose, quelque chose d’utile.

Il est quatre heures.



Avant je lisais. Mais c’est par phases. En ce moment je ne lis pas. Parfois je travaille. Mais souvent je dois rester là, assise par terre à attendre. Parfois je vais à la salle de bain pour m’asseoir. Le carrelage est chaud mais il n’y a pas de mur pour s’adosser.

Pourquoi tu ne dors pas ?

Tout est faux.


C’est déjà le matin.

dimanche 20 janvier 2008

Un drame domestique

« Salaud ! »

L’assiette atterrit à deux millimètres de mon pied. Celle-là, elle est pas passée loin. Ça doit bien faire vingt minutes qu’elle hurle mais qu’est-ce que je peux faire. J’attends. Comme un con. Elle se calme, on dirait qu’elle a eu peur de me toucher. De me faire mal.
Elle s’assoit.
« Comment… ? »
Elle a l’air triste.

J’ai rencontré Mina l’année dernière. Je suis pas du genre à être constamment à la recherche d’une nouvelle maîtresse. Elle m’est tombée dessus c’est tout. On suivait le même cours de traduction à la fac. Elle était un tout petit peu plus attirante que les autres. Un peu moins moche, un peu plus intéressante. Pas vraiment mon genre cela dit, et comme elle avait pas l’air de se rendre compte de ma présence, j’ai pas insisté. On a commencé à se voir à la fin de l’année, j’avais complètement oublié sa présence. Ça fait trois mois qu’on est pour ainsi dire ensemble.

« On n’a pas couché ensemble, c’était rien, c’est fini maintenant, c’était rien, rien du tout.
- J’te crois pas.
- On n’a pas couché ensemble.
- Je sais…mais…c’est pire. »

Je baisse la tête. Elle a pas tort.

On allait souvent au café après les cours. Dés les premières fois on s’est mis à parler beaucoup. De nos vies surtout, de la façon qu’on avait de voir les choses. On était pareil, elle avait dix ans de moins que moi mais finalement ça revenait au même. On s’entendait vraiment bien et on en est très vite venu à…

Elle a l’air très fatigué. Elle pleure je crois. Je me lève.

« Et…vous avez…
- Oui.
- Tu lui as…
- Non. Elle l’avait déjà lu. Je lui ai prêté du Vian à la place.
- Ah... Et elle ?
- C’était deux livres d’Haruki Murakami. Tu connais pas
- Non… »

On avait fini par échanger nos livres préférés, ceux qui avaient eu un sens pour nous. Elle avait déjà lu Alice au pays des merveilles alors je lui avais prêté l’écume des jours.

« Qu’est-ce qu’on fait ?
- Je sais pas. J’y peux rien je suis comme ça, c’est plus fort que moi.
- Et tu as aimé ?
- Non c’est pas mon genre.
- Tu m’aimes toujours ?
- Oui.
- Et elle, tu l’aimes ? »

Je ne réponds pas.

Elle rit :

« Tout ça pour deux bouquins. C’est bête.
- Oui…c’est bête. »

Je ne pouvais pas lui dire. Ça aurait été trop dur. « Pour deux bouquins. »